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PR DAOUDA NDIAYE, INVENTEUR DU TEST ILLUMIGENE MALARIA : « Le combat contre le paludisme est un combat pour le développement »

« J’ai une rage contre cette maladie » ! Cette sentence est empruntée à l’inventeur du test « Illumigene Malaria ». Un propos qui résume à lui seul l’engagement du professeur Daouda Ndiaye contre le paludisme qui a failli l’emporter alors qu’il n’avait que 13 ans. Aujourd’hui, comme une sorte de prédestination, le Chef du département parasitologie et mycologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, récemment promu conseiller stratégique à Harvard, en fait un combat pour la vie, une lutte pour le développement. Il s’en explique en répondant aux questions de Médical Actu…

Médical Actu : Professeur, pouvez-vous nous parler du test illumigene-malaria et de sa valeur ajoutée dans la lutte contre le palu ?

Pr Daouda Ndiaye : En collaboration avec le CDC Atlanta et American By Science le test « illumigene-malaria » a été conçu pour aider dans la prise en charge mais également dans l’élimination du paludisme. Il est conçu sur la base de la biologie moléculaire rapprochée, parce que la plupart des techniques que nous connaissions auparavant résidaient sur la détection parasitaire avec la microscopie ou l’antigène parasitaire avec le test de diagnostic rapide (TDR). Il s’agit d’un test révolutionnaire qui permet de détecter tout parasite dans le sang. C’est cela la particularité de ce test. Dans nos laboratoires, il y a des techniques moléculaires sur la base de la PCR et sur la base du séquençage, qui nous permet de faire l’amplification du matériel génétique. Elles permettaient de traiter les parasitémies avoisinant ou inférieures à 1 parasite par microlitre alors que les tests qui étaient disponibles au niveau des structures pour la prise en charge, la microscopie et les TDR, ne détectaient que des parasitémies avoisinant les 200 en seuil pour les TDR et 50 pour la microscopie. Donc il y avait toujours des parasites qui échappaient un peu à ces tests. La biologie moléculaire n’était pas utilisée dans les structures parce que cela demande des équipements qui ne sont disponibles qu’au niveau des institutions de recherches comme les nôtres et dans les pays développés. Il fallait ainsi concevoir une technique qui a le pouvoir de ces machines, mais qu’on pouvait déployer à tous les niveaux, c’est comme cela que nous avons développé « illumigène-malaria ».

Cette découverte vous a sans doute ouvert beaucoup de portes. Déjà, vous êtes récemment promu conseiller à Harvard. Pouvez-vous revenir un peu sur votre parcours ?

Cette découverte a ouvert toutes les portes à l’enfant de la banlieue que nous sommes, né à Pikine, grandi à Guinaw Rails et à Thiaroye. Nous avons notre cycle primaire à Pikine 8, un cycle moyen au CEM Fadilou Diop et un cycle secondaire au lycée Limamoulaye avant d’aller à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, où nous avons suivi une formation en Pharmacie pendant 6 ans, de 1992 en 2000. Mais en 1997 déjà, nous réussissions au concours des internes des hôpitaux ; nous étions d’ailleurs le seul interne déclaré admis au Sénégal en médecine et en pharmacie. Cela nous avait ouvert les portes de la carrière universitaire parce qu’étant le seul interne de notre génération, à l’hôpital. Nous avons eu à être logé à l’université, j’allais même dire à l’hôpital dans de bonnes conditions assurées par les Ministères de la Santé et de l’Enseignement supérieur. Cela nous a également permis d’être formé en biologie avec l’internat en nous spécialisant d’abord en immunologie immuno génétique, mais surtout en parasitologie-mycologie.

Un chemin tout tracé, alors…?

C’est bien beau ce parcours, mais il est important de rappeler que nous avons grandi dans des conditions difficiles. Nous devons d’ailleurs le rappeler souvent afin que ceux qui sont dans des conditions défavorisées puissent croire en eux-mêmes, comprendre que ce n’est pas parce que nous sommes nés dans des conditions difficiles, que nous devons baisser les bras. Ce message est destiné à nos cadets, aux jeunes qui doivent comprendre qu’ils peuvent réussir s’ils croient en eux-mêmes. Cela a été difficile pour nous dès l’élémentaire et nous n’avions pas de parents ayant les moyens d’assurer notre formation. A huit ans nous avons perdu notre père et avons dû cheminer avec une mère dévouée, courageuse même si elle n’avait pas de revenus. Je dois également dire que nous avions l’appui de l’Etat car nous avons toujours bénéficié de bourses d’excellence. Néanmoins, ce fut une longue et rude traversée du désert. Nous n’avions pas de moyens mais nous ne connaissions pas la facilité. Déjà nous ne prenions pratiquement jamais de bus pour aller au lycée Limamoulaye, c’était un long trajet d’une heure de marche que nous devions faire quatre fois par jour ; le transport était un luxe pour nous. Nous nous sommes battus dans ces conditions et, à l’Université cela devenait relativement facile pour nous, car on était déjà aguerri. Les mêmes efforts fournis à Limamoulaye devaient être renouvelés à l’Université parce que même si nous avions une bourse, nous étions déjà soutien de famille. Il fallait donc prendre le fameux car rapide, mais jouant le rôle de l’apprenti en échange de la gratuité du transport. Il nous fallait également des livres et d’autres supports de cours. Mais, sachant que les bourses étaient plutôt destinées à nos mamans, il fallait trouver d’autres moyens. Et, comme certains de nos camarades – des marocains pour la plupart – appartenaient de familles aisées, nous les aidions le soir en leur expliquant certains aspects du cours et, en retour, ils nous achetaient des livres. C’est dans ces conditions que nous avons suivi notre formation et, c’est dans ces mêmes conditions que nous avons réussi à l’internat.

Votre inscription en médecine était comme prédestinée ?

C’était très prédestiné ! Je me rappelle qu’en classe de seconde déjà, quand le professeur nous demandait ce qu’on voulait faire dans l’avenir, la réponse était très claire dans ma tête : je voulais faire médecine ou pharmacie. Parce que j’avais un problème par rapport à Pikine où le principal problème était la mortalité liée aux maladies et la principale maladie à l’époque comme aujourd’hui, était le paludisme. Je connaissais des frères, des camarades, emportés par le palu. Moi-même j’ai eu à faire le palu grave, le neuropaludisme et quand je me suis réveillé, je me suis dit que je ferais tout pour que les populations se débarrassent de ce fardeau ; j’avais juste 13 ans. Il fallait régler ce problème. Comment ? Je ne savais pas, mais il fallait au moins participer à l’effort d’éradication, c’était mon objectif. Je ne pouvais pas y arriver en allant faire la littérature. Je devais faire la médecine, à la faculté de médecine où la parasitologie est enseignée. C’est pourquoi ce que je suis en train de faire par rapport au palu, cela ne me surprend pas personnellement, parce que j’ai une rage contre cette maladie.

La recherche sur le paludisme est engagée depuis plusieurs décennies, mais le vaccin peine à voir le jour. Est-ce une volonté des majors de la recherche ou une difficulté naturelle?

Une difficulté naturelle ! Je travaille sur le palu depuis 20 ans et il n’y a pas un secteur sur lequel je ne travaille pas sur cette maladie. Je vous ai parlé du centre international d’excellence sur le palu, aujourd’hui je dirige d’autres organisations, je travaille avec l’OMS en matière de recherche sur la résistance, sur les médicaments et je suis dans le pool de ceux qui certifient les pays en matière d’élimination. Je fais partie des huit personnes – le seul africain du groupe – à travers le monde qui certifient les pays ayant éliminé le palu. Si nous sommes à ce niveau, je pense que c’est parce que nous connaissons la maladie. Malheureusement, je suis peiné de dire que nous ne comprenons pas toujours le parasite. Imaginons un organisme qui fait plus de 6 000 gènes, chaque gène peut être à l’origine d’un problème et un vaccin pour qu’il soit efficace, il faut que l’on comprenne tout ce mécanisme et qu’on cible la plupart des gènes qui peuvent être responsables de virulence. Déjà pour comprendre la résistance liée au parasite, c’était un problème, c’est maintenant qu’on a compris la résistance à l’artémisinine et ses dérivés on n’a pas encore compris tous les mécanismes de résistance et le vaccin c’est beaucoup plus complexe. Cela demande du temps et du travail. Des chercheurs ont commencé à travailler là-dessus, il y a des travaux qui sont en train d’être faits notamment au Malawi, au Ghana et au Kenya. Mais nous devons accepter que ce vaccin ne pourra pas à lui seul tout faire. Il ne pourra même pas garantir les 100% en matière d’immunité même s’il peut aider. Mais quel que soit le vaccin qui existera demain, un vaccin tout seul ne pourra pas permettre l’élimination du palu. Il faut un package, l’ensemble des déterminants qui ciblent l’homme pour la protection. Mais, même sans vaccin nous sommes en train de faire en sorte que des pays éliminent le palu et je suis heureux de faire partie des experts qui ont aidé un pays africain, l’Algérie, à éliminer le paludisme. Donc, ce qui est sûr, c’est qu’avec ou sans vaccin, nous mèneront la lutte et nous vaincrons cette maladie comme on l’a fait en Algérie, comme nous sommes en train de le faire au Sénégal où les prévalences ont drastiquement baissées ces dernières années.

Justement, que peut-on dire de la situation au Sénégal ?

La prévalence est certes faible au plan national avec moins de 2 ou 3%, mais elle cache des disparités. Selon les données de 2017, si dans la zone nord, elle tourne autour moins de 5 cas pour 1000 habitants, dans la zone sud elle est assez élevée avec 200 à 300 cas pour 1000 habitants. Malheureusement, les données de 2018 ont montré qu’il y a une augmentation des nombres de cas. Ce rapport fait état de 300 000 à 400 000 cas avec pratiquement 200 décès connus. Pire encore, le rapport de cette année (2019) qui couvre 2018 prouve que les nombres de cas ont malheureusement doublé tant sur le plan des décès que sur le plan de la morbidité. Cette situation est beaucoup plus liée à la grève dans le système l’année passée ; la prise en charge n’était pas totalement assurée. Donc, avec ce recul par rapport à la lutte, il est normal qu’on ait eu cette rechute par rapport à la prévalence. Actuellement, les mêmes interventions de 2017 sont mises en place et nous pensons qu’il y aura une maitrise de la situation. Tout ceci pour dire que le jour où on baissera les bras, il y aura des flambées. Il faut que les gens comprennent que jusqu’au dernier jour, jusqu’au dernier parasite, la lutte doit être maintenue par tous les acteurs, à tous les niveaux. Sinon, personne n’est pas épargné parce qu’aujourd’hui, qu’on le dise ou pas, nul n’est épargné du paludisme. Toute personne vivant dans cette planète peut mourir du paludisme, il n’y a pas d’immunité. On peut parler de prémunition avec des personnes plus ou moins prémunies, relativement immunisées, mais une personne dont est sûr que si elle attrape le palu elle ne va pas en pas mourir n’existe pas. Que l’on vive en zone d’endémie ou qu’on vive dans des zones non endémiques comme les européens.

Que diriez-vous aux populations pour les conscientiser par rapport à la prévention ?

Je profite de cette occasion pour lancer un appel par rapport à l’utilisation des moustiquaires. Si le Ministère distribue gratuitement des moustiquaires et que certaines populations l’utilisent à d’autres fins, elles ont une certaine responsabilité par rapport au taux de prévalence. Certes tout le monde ne peut pas dormir sous moustiquaire éternellement, mais au moins, évitons les piqures de moustiques vers 19 heures, en mettant des habits adéquats, en prenant certaines dispositions et surtout ne pas attendre 1 heure du matin ou minuit avant d’aller dormir sous moustiquaire alors qu’on a passé la soirée à la merci des moustiques. L’avantage des moustiquaires c’est qu’elles permettent non seulement de prémunir contre le paludisme mais également contre d’autres maladies à transmission vectorielle comme la dingue, la fièvre jaune, les filarioses qui peuvent poser un problème de santé publique. Aussi, la première chose à faire pour éviter une certaine fatalité, c’est d’aller se faire consulter dès les premiers symptômes que ce soit une douleur, une céphalée, il faut se rendre à la structure la plus proche. Parfois cela nécessite juste un diagnostic clinique et les médicaments sont disponibles. Les ACT que nous utilisons sont efficaces et il faut simplement qu’ils soient pris conformément aux prescriptions médicales. Si un médecin vous demande de prendre un médicament pendant trois jours, il ne faut pas s’arrêter au deuxième jour parce que vous vous sentez mieux, cela peut créer une rechute avec une résistance éventuelle. Si vous voyez aujourd’hui la carte mondiale du palu, elle chevauche un peu avec la carte de la pauvreté parce que justement, le palu appauvrit. On parle aujourd’hui de 6 milliards de dollars nécessaires pour la lutte et ça vient de l’étranger. Si demain il n’y a plus de palu et qu’il y ait des bailleurs de fonds qui appuient les africains pour lutter contre cette maladie cet argent pourrait être utilisé dans le développement de l’économie. Donc le combat contre le palu est aussi un combat pour le développement qui doit impliquer tout le monde surtout les Etats africains. Parce que si pour une raison ou une autre les bailleurs décident de se retirer, il sera très difficile de poursuivre la lutte, il faut que nos Etats comprennent cela et s’engagent davantage à réduire ce gap qu’il y a dans le financement comme l’a fait l’Algérie qui a pris sa responsabilité de financer sa lutte contre le paludisme. Certes, d’autres bailleurs l’ont aidé, mais l’Algérie a été le premier à s’engager pour éliminer le palu. C’est cette volonté qu’il faut aux autres pays africains surtout sahéliens.

(Avec Medical Actu)

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