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DR IBRAHIMA SOCE FALL, DGA DE L’OMS : « Il faut instituer une assistance médicale ciblée aux indigents »

Récemment nommé directeur général adjoint de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le Dr Ibrahima Socé Fall a bien voulu répondre aux questions de Médical Actu. Maladies infectieuses, politiques sanitaires, menaces qui pèsent sur la santé, cet ancien pensionnaire de l’école militaire de santé a fait avec nous un large tour d’horizon des questions cruciales et défis majeurs qui interpellent les acteurs de la santé à travers le monde. En chiffres et en lettres…

Vous venez d’être nommé DGA de l’OMS, en charge de la réponse aux situations d’urgence dans le monde. Comment avez-vous accueilli cet honneur de plus dans votre parcours déjà si riche dans le monde médical ?

Je vous remercie pour l’opportunité qui m’est offerte de m’adresser à vos lecteurs. J’ai accueilli cette nomination avec plaisir, mais aussi avec beaucoup d’humilité. Quand je vois le nombre de personnes vulnérables dans ce monde, victimes de conséquences de conflits humanitaires et le nombre de personnes exposées au risque d’épidémies graves, cela demande un engagement international soutenu et un rôle de premier plan des différents gouvernements. La responsabilité de protéger les personnes vulnérables est du ressort des Etats au premier plan. Je considère également cette nomination comme une reconnaissance du travail abattu avec mes équipes ces dernières années, mais aussi une appréciation positive du leadership du Sénégal dans le milieu international. Le travail de nos anciens ainsi que le système éducatif de notre pays nous ont préparés le terrain.

Même si vous êtes bien connu dans la sphère de l’OMS et dans l’international, au niveau local, vous êtes moins connu. Pouvez-vous nous esquisser votre profil en tant que sénégalais, vos origines, votre cursus scolaire et académique ?

Tout dépend de ce qu’on appelle niveau local. Si vous allez dans les villages les plus reculés, en Casamance, au Fouta etc. où j’ai été au service des populations, je suis très connu. Je suis aussi très connu par mes pairs au Sénégal où j’ai formé plusieurs générations de médecins en santé publique, mais aussi des cadres de toutes catégories dans la lutte contre le paludisme. J’ai parcouru l’ensemble des régions du Sénégal dans le cadre de la lutte contre le paludisme entre 1997 et 2004. Par contre pendant plusieurs années, je n’étais pas exposée à la presse nationale parce que j’étais occupé à travailler à l’échelle du continent et ce n’est qu’avec l’épidémie de maladie à virus Ebola en Afrique de l’Ouest que certains compatriotes m’ont découvert. J’étais plus occupé à chercher la connaissance et l’expertise que la reconnaissance. Comme disent les enfants de troupes « Savoir pour mieux servir ». Je suis donc « partout et toujours au service de l’humanité », c’est la devise de l’Ecole Militaire de Santé, mon école.

Si vous devez dresser le tableau épidémiologique de la santé en Afrique subsaharienne, quelles seraient les priorités ?
Les États membres de la région Afrique de l’OMS enregistrent plus de 150 situations d’urgence de santé publique chaque année. Les maladies infectieuses comptent pour 80 % de ces situations, suivies par les catastrophes naturelles (18 % des cas), mais aussi par l’intoxication par des substances chimiques et la malnutrition aiguë sévère (2 % des cas). Le choléra, la rougeole et la méningite sont les maladies infectieuses les plus récurrentes. Les autres affections comprennent la maladie à virus Ebola et la fièvre de Marburg, mais aussi le chikungunya, la fièvre typhoïde, l’hépatite virale, la dengue, la fièvre de la vallée du Rift, la fièvre jaune, la peste, l’orthopoxvirose simienne humaine ou variole du singe, auxquelles s’est ajoutée récemment l’infection à virus Zika. La plupart de ces maladies infectieuses sont d’origine animale, car la santé des êtres humains est en corrélation avec celle des animaux et des écosystèmes. Certaines situations d’urgence sont exacerbées par le changement climatique et par d’autres facteurs environnementaux. Une alimentation insuffisante en eau et de mauvais services d’assainissement peuvent provoquer des situations d’urgence de grande ampleur. La région dans son ensemble est exposée au risque d’urgence sanitaire. Les agents pathogènes émergents et ré-émergents restent une source de préoccupation majeure. Autrefois connues pour être rares, la maladie à virus Ebola (MVE) et la fièvre de Marburg ont occasionné ces derniers temps des épidémies de grande ampleur. Par exemple, l’Afrique de l’Ouest a connu la pire épidémie d’Ebola de l’histoire, avec plus de 28 637 cas d’infection notifiés, dont 11 318 cas mortels, surpassant de loin toutes les précédentes épidémies de MVE combinées.

Il y a un impact économique également, non ?

Evidemment ! Les épidémies et urgences sanitaires peuvent aussi causer d’importantes perturbations socioéconomiques et entraîner une perte de productivité. L’épidémie de maladie à virus Ebola en a apporté la preuve, en inversant les gains de la croissance économique dans les pays les plus touchés en Afrique de l’Ouest. Ainsi, la perte de produit intérieur brut s’est chiffrée à 219 millions de dollars US environ en Sierra Leone, 188 millions de dollars US au Libéria et 184 millions de dollars US en Guinée. A côté des maladies transmissibles, nous avons aussi le lourd fardeau des maladies non-transmissibles telles que le diabète et l’hypertension artérielle qui sont responsables d’une mortalité très élevée. L’Afrique subit alors le double fardeau des maladies transmissibles et non transmissibles. La priorité est de mettre en place des politiques et programme cohérents avec un accent particulier sur la prévention. Il est inadmissible qu’on continue à voir des épidémies de rougeoles et de fièvre jaune alors que vaccins efficaces existent. Nos Etats doivent renforcer les capacités requises dans le cadre du règlement sanitaire international pour se préparer à faire face aux urgences sanitaires et à les prévenir, détecter à temps, à rapporter rapidement et à confirmer les flambées épidémiques et intervenir rapidement en cas de flambées épidémiques et d’urgences sanitaires . Avec mon ancienne équipe, nous avons développé la première stratégie régionale pour la sécurité sanitaire et les situations d’urgence.

Ces dernières années, la question de la prise en charge sanitaire s’est posée avec acuité. L’Etat du Sénégal a mis en place des mécanismes tels que la CMU pour juguler ce phénomène, mais elle semble se heurter à des obstacles techniques qui ralentissent son efficacité. Que proposeriez-vous à la place ?

Le Sénégal s’est engagé à travers la CMU à garantir l’accès des populations à des soins de santé de qualité. Il faut d’abord saluer cet engagement très fort du président de la République qui en a fait une priorité. Cette option forte s’inscrit dans le cadre de la promotion de l’équité sociale et de la lutte contre l’exclusion. Elle est en parfaite cohérence avec les engagements nationaux et internationaux notamment le Plan Sénégal Emergent, Sénégal horizon 2035, qui fait du développement du capital humain un de ses axes majeurs, et l’ODD 3. Il faut noter cependant que malgré tout, le secteur de la santé continue à être confronté à un défi en termes d’infrastructures. Les indicateurs de couverture montrent une répartition inégale des infrastructures sur le territoire national ce qui, objectivement, affecte la possibilité d’accéder à des prestations qu’exige l’état de santé des populations. La nouvelle carte sanitaire 2019 et le dossier d’investissement 2017-2021 élaboré pour soutenir la stratégie de financement de la santé pour tendre vers la couverture sanitaire universelle, tente d’apporter les correctifs qu’exige l’ambition de couverture universelle et le développement de l’assurance maladie. Dans le même temps, au cours des sept dernières années qui correspondent à la période de mise en œuvre de la CMU, avec la promotion de l’adhésion aux mutuelles de santé par une subvention de 50% de la cotisation pour le tout-venant et de 100% pour les indigents, les performances de couverture du risque financier lié à la maladie, n’ont pas été à la dimension des attentes des autorités. Les performances ont relativement stagné dans le secteur formel. Certes l’assurance maladie communautaire à travers les mutuelles de santé a connu une progression. En effet, la couverture par les mutuelles de santé rapportée à la population totale est passée de 7% en 2013 à 16% en 2016 puis 19% en 2017. Aujourd’hui, cette performance rapportée à la population cible des mutuelles de santé est estimée en fin 2017 à 42,4%. Ces efforts de promotion de l’accès aux prestations de santé par le soutien au développement de l’assurance maladie sont complétés par une assistance médicale plus connue sous le nom de gratuité, concernant les enfants de moins de 5 ans, les femmes enceintes et les personnes âgées de plus de 60 ans. Cette gratuité qui est à l’origine en juillet 2019 d’une dette de 19 milliards que l’agence de la CMU doit aux structures de santé, constitue aujourd’hui le point faible de ce dispositif de promotion de l’accès aux soins dont les principaux correctifs devraient se résumer en trois points. D’abord, il faut développer l’offre de service de santé de sorte à garantir la disponibilité de façon continue de prestations de santé de qualité sur l’étendue du territoire, aux normes définies par la carte sanitaire en d’autres termes, mobiliser davantage de ressources pour mettre aux normes l’offre de santé. Ensuite, il faut rendre obligatoire l’assurance maladie pour l’ensemble de la population (obligation intelligente) et instituer une assistance médicale ciblée aux indigents dûment identifiés et ainsi protéger les populations contre les risques financiers liés à la maladie. Enfin, il faut prendre en charge, approche multisectorielle de redevabilité, les déterminants de la santé pour contenir la charge de morbidité, et améliorer l’efficience du système de santé.

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