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DR DOUDOU SÈNE, COORDONNATEUR DU PNLP : « Comment impliquer les pharmaciens dans la lutte contre le paludisme »

Cité en référence en Afrique où le paludisme fait des ravages, le Sénégal est sur la bonne voie pour l’élimination du paludisme en 2030. Une situation rendue possible par la conjugaison de plusieurs stratégies porteuses. Le PNLP (programme national de lutte contre le paludisme), porte étendard de cette lutte se veut certes rassurant, mais ne compte pas refroidir son engagement. Il veut garder intactes toutes ses chances de succès pour une pré-élimination en 2020 et une élimination en 2030. Le Dr Doudou Sène, coordonnateur du PNPL, nous dit comment y arriver avec quelques corrections et quelques réorientations dans la collaboration avec les structures privées comme la pharmacie. Entretien…

Dr en prélude à la journée mondiale du paludisme qui sera célébrée le 25 avril prochain, (l’entretien s’est déroulé le 22 avril) pouvez-vous nous faire un tableau de la situation globale de la maladie ici et ailleurs ?

Le dernier rapport mondial publié par l’OMS a fait état de plus de 219 millions de cas à travers le monde, avec plus de 435 000 décès. Selon ce rapport, 90% de ces cas sont répertoriés en Afrique subsaharienne. Au Sénégal, cependant, nous sommes parmi les rares pays où l’on note une régression du paludisme au cours de ces dix dernières années. En effet, dans les années 2000, on recensait plus d’un million de cas par an. Mais à l’heure actuelle (rapport 2018), nous avons moins de 300 000 cas au total avec, toutefois, une répartition inégale à travers les régions. C’est surtout les régions sud qui sont les plus touchées : Sédhiou, Kolda, Tambacounda et un peu la zone centre : Kaolack, Diourbel et Kaffrine. C’est vous dire que nous avons des avancées significatives dans la lutte.
Ces résultats ont pu être obtenus grâce à une approche scientifique. Toutes nos interventions sont basées sur du factuel, en rapport avec l’université de Dakar où nous avons de grands scientifiques spécialisés dans le domaine du palu. Ils font des recherches et nous donnent des orientations. Par exemple, l’introduction du test de diagnostic rapide (TDR), à partir de 2007, a permis de pouvoir différencier les cas de fièvre. Auparavant, toute fièvre était considérée comme un cas de paludisme. A partir de 2007, les TDR permettaient de déceler les cas réels de paludisme. Il y a également d’autres stratégies comme la lutte antivectorielle et la distribution de moustiquaires imprégnées. Au cours de ces 5 dernières années, nous avons distribuées plus de 20 millions de moustiquaires à travers le pays grâce aux campagnes de masse. Cette année également, nous allons organiser une autre campagne qui va couvrir l’ensemble du territoire national à partir de ce mois. Il y a également la prise en charge précoce des cas qui permet de limiter la propagation de la maladie.

Eu égard à ces résultats pensez-vous que la pré-élimination prévue en 2020 a de réelles chances de succès ?

L’objectif principal de notre programme c’est l’élimination du paludisme d’ici 2030, avec un objectif intermédiaire en 2020. Pour la pré-élimination, il nous faut beaucoup d’efforts pour être en droite ligne avec l’orientation du chef de l’Etat qui prône une rapidité d’action dans le déroulement des programmes. Cette année, plusieurs stratégies vont être mises en place dont la grande campagne de distribution de moustiquaires, l’extension de la chimio prévention saisonnière qui était prévue dans les zones sud et qui concernera aussi les régions de Diourbel et Kaolack. Nous allons également procéder à l’aspersion intra domiciliaire dans la zone nord, avec l’appui de la Banque islamique de développement (BID). C’est dire que beaucoup d’efforts sont prévus cette année pour atteindre la pré-élimination en 2020. Sinon pour atteindre 2030, on a beaucoup d’espoir.

L’on ose espérer que cette fois-ci ce sera la bonne date, surtout que 2030 c’est dans une décennie quand même…

En tout cas, avec toutes ces stratégies que je viens d’énumérer, avec l’engagement du personnel et l’appui des partenaires, nous avons des raisons d’espérer. Il y a un engagement au plus haut sommet de l’Etat, avec le président de la République et le ministre de la Santé, qui nous accompagnent beaucoup dans la mise en œuvre de nos stratégies. En plus, il y a un engagement au niveau communautaire, notamment les collectivités territoriales et les associations. Leur implication est salutaire parce que la santé à elle seule ne suffit pas. Il nous faut également l’implication des autres secteurs comme l’assainissement qui est un des grands facteurs de réussite. Parce que moins il y a des eaux stagnantes dans les quartiers, plus nous avons la chance d’atteindre nos objectifs.

Pour en revenir à la pré-élimination, hormis la zone nord, y a-t-il d’autres zones ciblées ?

Actuellement, nous avons 77 districts au Sénégal. En 2017, 43 districts étaient dans le vert avec moins de 5 cas pour 1000 habitants. Quand on a ce pourcentage, on peut considérer que la zone est dans la zone de pré-élimination. Donc on peut dire que dans la zone nord, par exemple, nous avons eu des avancées significatives, notamment dans les régions comme Saint-Louis. A Matam cependant, nous avons quelques soucis avec les districts sanitaire de Kanel et de Ranérou qui ont un faciès plus ou moins similaire à la zone de Tambacounda. Dans ces zones nous avons un nombre de cas beaucoup plus élevés qu’auparavant. Tout cela nous permet de revoir un peu les stratégies et d’accélérer afin de préserver les gains que nous avions dans la zone. C’est la raison pour laquelle nous allons vers cette stratégie d’aspersion intra domiciliaire combinée à une large distribution de moustiquaires à travers toute la zone nord, à l’instar du reste du pays. Donc on peut espérer que les résultats seront maintenus jusqu’à l’atteinte des objectifs de pré-élimination dans la zone.
Vous insistez sur la pré-élimination et semblez avoir bon espoir alors que dans certaines régions les résultats ne sont pas fameux…
Nous avons Kolda, Kédougou et Tambacounda, comme je l’ai dit tantôt. Ce sont des zones où le nombre de cas de palu reste à des niveaux plus élevés que sur le reste du pays. Et, il est vrai que nous avons constatés des poches d’augmentation dans la zone nord, mais pas à un niveau très inquiétant, comparé à ce qu’il s’est toujours passé dans ces localités. C’est dans la zone du Ferlo où nous avons senti une augmentation du nombre de cas, mais il s’agit de poches précises que nous avons bien identifiées au niveau de la zone nord.

L’on peut s’attendre alors à une certaine discrimination en leur faveur ?

Bien sûr. Même par rapport au choix des sites où nous devons faire l’aspersion intra domiciliaire, il est prévu d’identifier toutes ces zones rouges qui sont dans la zone verte. Les zones rouges concernent les parties où il y a plus de 15 cas pour 1000 habitants. Dans ces zones, nous allons faire des efforts supplémentaires notamment par le renforcement de l’aspersion intra domiciliaire, mais surtout une détection précoce au niveau communautaire, une investigation des cas pour les prendre en charge très tôt et éviter leur propagation sur le reste de la population.

Vous avez tantôt évoqué une volonté politique et un engagement des partenaires pour vous accompagner. Autrement, vous n’avez aucun souci à vous faire, ni sur le plan financier ni sur le plan scientifique ?

Je pense que nous avons tous les atouts pour atteindre la pré-élimination. Les grands risques que nous avons, c’est surtout par rapport à la résistance des produits que nous utilisons notamment les ACT et les insecticides. Mais sur le plan de la gouvernance et de l’engagement politique, nous sommes très rassurés. Le chef de l’Etat lui-même a reçu l’année dernière le prix « ALMA » (alliance des leaders africains contre le paludisme), un prix d’excellence pour son engagement réel dans la lutte. En outre, nous avons les plus grands scientifiques dans le domaine du palu au Sénégal et dans le domaine de la lutte antivectoriel comme les professeurs Daouda Ndiaye et Babacar Faye. A cela s’ajoute les partenaires comme le Fonds mondial et les autres qui, pour les trois prochaines années, doivent injecter plus de 32 millions d’euros. Il y a la banque islamique de développement aussi et l’USAID/PMI, toujours présente en plus de ce que l’Etat fait. Au niveau opérationnel, rien à signaler. Nous nous félicitions de l’engagement sans réserve des médecins chefs de régions, des chefs de districts et des autres partenaires.

Nous n’avons pas entendu la pharmacie dans votre liste. Quelle est son rôle dans cette lutte ?

Son rôle est important également. Il fait ressortir la participation du secteur privé. En période d’hivernage, les populations vont directement à la pharmacie pour se plaindre souvent de maux de tête. Nous sommes en train de mener des réflexions qui seront peut-être approfondies cette année pour mieux les impliquer dans la prise en charge du paludisme, dans la détection surtout. Normalement, les pharmaciens ne sont pas habilités à faire un diagnostic mais dans l’approche, on peut revoir certaines choses. Les textes datent de très longtemps et, à mon avis, il est important de nous adapter en fonction des priorités du moment et voir comment impliquer le secteur de la pharmacie dans la lutte contre le paludisme. Je n’ai pas les chiffres exacts, mais la fréquentation des officines me semble être très élevée. Donc, ces cas de paludisme ne sont pas quantifiés, ce qui fait que nous n’avons pas une réelle vision de la charge de morbidité. Pour vous dire que les chiffres que je vous ai donnés concernent particulièrement le secteur public. Dans le secteur privé, nous n’avons pas encore des chiffres exacts au niveau des cliniques, des cabinets médicaux. C’est vous dire qu’il y a encore des progrès à faire dans la collaboration avec le secteur privé et nous sommes très ouverts pour entamer des discussions et définir ensemble des stratégies pour que les officines privées puissent nous accompagner dans ce sens.

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