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Profil / Abdoulaye Kane Diallo, artiste calligraphe : Menu principal, épitaphe !

Allure juvénile, débit rapide, le pas alerte, Abdoulaye Kane Diallo, la soixantaine, est un homme d’exception. Artiste calligraphe plus connu sous le sobriquet de Laye Kane et reconnu de tout Louga, ce garçon spontané, reçoit chez lui (et) aux cimetières. Dakarpresse.com a percé un pan de son mystère…

« Je viens ici tous les matins ». Depuis plus de 20 ans, Kane Diallo, le plus habitué des cimetières de Louga fait son pèlerinage matinal dans ces lieux cryptés qu’il peut parcourir les yeux fermés. « Tous ceux qui ont l’habitude de venir ici (vous) reconnaissent », confirme un jeune homme trouvé sur place en train de débroussailler les lieux avec ses compères du Dahira Mouride. Comme s’il était « chez lui », Laye Kane fait visiter les recoins de cette dernière demeure collective, décode les tombes anonymes, présente quelques célébrités qui reposent à Thiokhna et pour lesquelles, il a fait des épitaphes. Ces inscriptions tombales constituent son principal menu artistique, une sorte de rituel qui prend sa source dans un lointain génie créatif.

Né artiste… à Louga, le jeune garçon sera bercé sous la mélodie du mythique groupe Sawrouba qui répétait chez les Diallo. Ainsi Laye Kane grandit la musique aux oreilles, bercé par la guitare d’un certain Cheikh Kanté (ancien Dg du Port autonome de Dakar) et les baguettes magiques de son grand-frère Vito, aîné des Diallo et batteur du groupe. Mais Laye Kane lui, ne sera pas musicien. Son destin est ailleurs…
Dans le graphisme, un mignon talent acquis à l’école primaire et qu’il a pu parfaire à la Mairie de Louga où, jeune garçon, il a été engagé comme secrétaire dactylographe avant d’intégrer l’armée puis la gendarmerie nationale. Sous la tenue bleue, il confirme son talent de calligraphe grâce aux rapports, PV et autres notes. Mais, il n’y fit pas carrière.

« Je picolais ». Il le dit avec un brin de regret. Plutôt bon gendarme dans l’ensemble, le jeune Laye Kane sera malheureusement coincé dans les rets de l’alcool. La hiérarchie statue sur son cas et le remercie. Laye prend la décision avec philosophie et refuse de basculer dans la déchéance alcoolique. Il trace un nouvel itinéraire, retrouve ses anciens amours de calligraphe, jette la bouteille et consacre tout son temps à son art. Depuis, il excelle dans l’écriture d’enseignes, de panneaux. Il est sollicité partout à travers le Sénégal et dans la sous-région, mais sa signature est (curieusement) rare dans les rues de Louga.

Prophète d’ailleurs.
Il en parle avec fiel, les Lougatois reconnaissent son expertise, mais ne le sollicitent que très rarement. « Ils préfèrent les tableaux minables, à vil prix, dont les écritures se détériorent très vite, au bout de quelques mois », regrette-t-il encore devant son grand-frère, Vito qui tempère. « C’est un stimulant si les Lougatois ne te confient pas du travail. Cela te permet de te surpasser et de relever le défi qu’ils te lancent. Reste une fine fleur dans ton domaine, pratique ton art avec professionnalisme et amour. Tu seras toujours devant les autres ». Bien dit ? Oui, confirme Laye Kane qui jure que malgré le « boycott » lougatois, il gagne bien son pain et le partage avec (leurs) morts. Depuis… 20 ans.

Un point d’honneur. Avec Laye Kane, l’histoire de la confection des épitaphes remonte à l’année 1998. Un jour un gendarme éploré lui remet 2500 francs pour l’aménagement de la tombe de son fils. Laye sollicite les services d’un véreux maçon qui ne réalisera jamais les travaux. « Si c’est à celui-là (Laye Kane) que vous avez remis votre argent pour clôturer la tombe de votre fils, vous l’avez perdu. Il a acheté de la bière avec », s’entendit dire le pandore. Laye qui a eu écho de ces calomnies, décide de remettre les choses à l’endroit. Il clôture la tombe et se fait un point d’honneur de mettre, gracieusement, une épitaphe sur toutes les tombes des cimetières de Louga. Depuis, il le fait avec la même ferveur, la même générosité et surtout un talent impérissable qui donne aux cimetières un aspect unifié, avec l’esthétique silencieux des épigraphes peintes en noir et blanc, au recto et au verso pour… immortaliser les morts.

Généreux, au nom du père !
C’est connu, Laye Kane n’accepte pas d’être « payé » pour ses tableaux destinés à identifier les tombes. Et, s’il reçoit, malgré lui, une quelconque contribution, il la réinvestit dans les cimetières. Même la subvention de la Mairie (200 000 francs) qu’il recevait du temps de Mme Aminata Mbengue Ndiaye ! « Laye Kane n’accepte pas d’être payé. Mieux, il peut en faire toute une histoire si quelqu’un insiste à lui donner le moindre sou pour la confection d’une épitaphe », témoigne Locotte, un lougatois très connu dans le milieu associatif. Cette générosité, Laye Kane tente de le présenter comme un legs paternel. Il dit : « Mon défunt père, boucher de son état, distribuait gracieusement une bonne partie de sa marchandise aux Lougatois qu’il a toujours soutenus ». Jusqu’à plus de 90 ans ! Aux côtés de ce pater qui repose aux cimetières de Thiokhna, Laye Kane a déjà réservé (sa) place et, déjà, prie Allah de répandre sa miséricorde sur (sa) tombe et les autres.

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