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Mody Niang : « Plus de 30 dossiers de l’Ofnac dorment d’un sommeil profond sur la table du Procureur » (4/4)

Interrogé par Alerte, Mody Niang, ancien chargé de la communication de l’Ofnac revient sur le fonctionnement de cet organe de contrôle et livre ses appréciations sur le niveau de la corruption au Sénégal.

Alerte Quotidien : La mission de Mme Seynabou Ndiaye Diakhaté à la tête de l’Ofnac prend fin le 26 juillet prochain, quel bilan faites-vous de ses 6 années passées à la tête de cette structure ?

Mody Niang : Je n’ai pas vécu, avec Mme Seynabou Ndiaye Diakhaté, les six ans qu’elle a passés à la tête de l’Ofnac. J’ai suivi cependant sa gestion, mais de loin. L’Ofnac travaille sur la base de plaintes et/ou de dénonciations de particuliers qui peuvent décliner ou non leurs identités. Quand une plainte ou une dénonciation arrive à l’Ofnac, elle passe par plusieurs étapes pour vérification. Si elle retient l’attention de ses services, la présidente dépêche une mission d’enquêtes et d’investigations auprès de la structure où des irrégularités se seraient produites. Le projet de rapport de la mission passe aussi par plusieurs étapes pour appréciation, la dernière étant l’Assemblée générale des membres. Si, une semaine après, les membres sont convaincus de l’existence d’infractions à la loi pénale, ils décident alors en assemblée générale et à la majorité des 2/3 de transmettre le rapport au Procureur de la République, la décision étant sanctionnée par une délibération faisant l’objet d’un procès-verbal signé par les membres. La présidente exécute alors la décision et transmet directement le rapport au Procureur de la République. Dans ce cadre, Mme Nafy Ngom Keïta, alors présidente de l’Office, en avait transmis huit et était sur le point d’en transmettre trois autres au moment où le président-politicien mit fin avant l’heure à son premier mandat, pour des raisons que je n’expliquerai pas ici dans le détail. Mme Seynabou Ndiaye Diakhaté qui lui a succédé en aurait transmis, à son tour, après les trois que Mme Keïta avait laissés sur place, plus de vingt. Ce qui fait qu’entre trente-trois à trente-cinq rapports de l’Ofnac dorment sur la table du Procureur de la République, sans qu’aucun d’eux n’ait été jusqu’ici traité, en tout cas pas à ma connaissance. Le bilan de Mme Seynabou Ndiaye Diakhaté ne se limite pas à ses plus de vingt rapports. Il englobe aussi le travail de formation, d’information et de sensibilisation de ses services à ces fléaux que sont la corruption, la fraude, la concussion, etc. Dans cette perspective, elle avait mis en place, une stratégie nationale de lutte contre la corruption dont un des résultats est, je crois, un atelier de renforcement des capacités des personnels de l’Ofnac sur les finances publiques des organismes publics et structures assimilées. (…) Je n’oublierai pas le travail abattu en matière de déclaration de patrimoine même si, encore aujourd’hui, plus de 30% des assujettis hésitent ou refusent carrément de s’en acquitter.

L’Ofnac a publié une trentaine de rapports depuis 2016 et l’aboutissement de ces rapports reste sans impact, et certains parlent même d’un organe de plus à l’instar de la Crei de l’Ige entre autres, partagez-vous cet avis ?

Je fais presque toujours état, pour m’en indigner, des plus de trente dossiers de l’Ofnac qui dorment d’un sommeil profond sur la table du Procureur de la République depuis l’année 2016, comme des dizaines de rapports de l’Inspection générale d’État (IGE), de la Cour des comptes, de l’Autorité de régulation de la commande publique (Arcop), de l’Inspection générale des finances du ministère des Finances, etc., qui gisent sous le coude pesant du président-politicien. Sur la table du Procureur de la République, dormiraient également de nombreux rapports de la Cellule nationale de traitement des informations financières (Centif) alors que, conformément à la loi, il devait les transmettre au juge. Du moins, c’est ce qu’on m’en a dit. J’ai comme le sentiment que la Centif n’existe plus. (…) Pour revenir de l’Ofnac, je pense, comme de nombreux compatriotes, que c’est un organe de plus, dont on peut se demander légitimement à quoi servent les milliards qui y sont dépensés tous les ans. Je ne mets pas en cause ceux et celles qui y travaillent même si, parfois, ils n’accorderaient pas toujours la même attention, le même enthousiasme au traitement de certains dossiers « sensibles », comme l’affaire Prodac par exemple. Ils font ce qu’ils peuvent, mais cela ne sert pratiquement pas à grand-chose. On peut se poser la même question concernant d’autres organes de contrôle, en tout cas tant que le président-politicien est à la tête de notre pays. Il s’opposerait d’ailleurs à ce que les différents rapports soient rendus publics. Or, conformément à loi, pour ne prendre que deux exemples, chaque année, l’Ofnac et l’Ige doivent présenter au président de la République, le premier son « rapport d’activités » et la seconde le « Rapport public sur l’état de la gouvernance et de la reddition des comptes ». Ils doivent ensuite, conformément à la même loi, les rendre publics par tout moyen approprié. Ce seul moyen se réduisant pour eux au site du gouvernement accessible à très peu de sénégalais et de sénégalaises. Il convient aussi de noter que, depuis le 2 avril 2012, de tous les rapports, de tous les dossiers qui dorment sur la table du président-politicien comme de son procureur, un seul, un seul vraiment a été traité : celui de Khalifa Ababacar Sall. Á ma connaissance tout au moins. Or, si M. Sall a volé un poulet, nombre de femmes et d’hommes autour du président-politicien sont « présumés » avoir volé de gros éléphants et restent malgré tout impunis. (…)

Vous avez démissionné de cet organe en 2016. A l’époque, vous doutiez de son indépendance. L’histoire vous donne-t-elle raison aujourd’hui ? 

Oui, j’ai démissionné de l’Ofnac le 11 mars 2016, après deux ans deux mois de présence dans l’Office, parce que j’ai compris très tôt que la véritable intention de son créateur n’était point de lutter contre la corruption. Dès qu’il s’est rendu compte que les premiers dossiers traités concernaient ses proches, il a commencé à créer des  problèmes à la présidente de l’époque, Nafy Ngom Keïta, qui faisait déjà pourtant un excellent travail. Il y avait aussi qu’étant à l’Ofnac, je continuais, de temps en temps, à publier mes contributions. Ce qui ne plaisait pas du tout de l’autre côté de la barrière. L’une d’elles en particulier, qui avait pour thème les fonds politiques dont on dit qu’ils sont laissés à la seule discrétion du président de la République qui peut en faire ce qu’il veut, qui peut même les brûler, avait soulevé des vagues. En un moment donné, je me suis demandé si la publication de mes textes ne contribuait pas à compliquer la tâche de la présidente Ngom, à qui on glissait déjà beaucoup de peaux de banane. Ma position n’était donc pas confortable : ou je continuais d’écrire et jetais alors de l’eau dans le moulin de ses adversaires ; ou je me taisais, ce qui m’était insupportable dans le Sénégal du président-politicien. Il me restait donc une seule porte de sortie : la démission, car je ne pouvais pas me permettre d’en rajouter aux problèmes de cette grande dame qui m’avait fait l’honneur de me nommer à ses côtés, alors qu’elle ne me connaissait auparavant que de nom. Je lui adressai donc ma lettre de démission qu’elle accepta, le cœur gros, autant que le mien. C’était le 11 mars 2016. Nous restons depuis lors de très grands amis, ayant l’un comme pour l’autre respect, considération et admiration.

(Source Alerte Quotidien)

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